samedi 22 décembre 2012

Un grand maître du haïku : Shiki

Masaoka Shiki (1867-1902) est écrivain et journaliste. Auteur prolifique, on lui attribue l’écriture de 25 000 haïkus. Shiki est vu comme un réformateur et le père du haïku moderne. Comme le dit si bien William J. Higginson, Shiki est « le dernier des grands maîtres et le premier poète de haïku moderne ». Il modernise entre autres les termes employés. Sous sa plume, le hokku devient haïku, le waka devient tanka. Influencé par la culture occidentale, Shiki met de l’avant l’importance de reproduire la réalité avec objectivité. C’est lui qui introduit le concept du croquis sur le vif dans le haïku. Ses haïkus se distinguent souvent par leur mélancolie, en raison notamment de sa santé précaire. En effet, il souffre de tuberculose une grande partie de sa vie. Il en meurt prématurément à 35 ans.

En dix ans, il fait paraître une étude critique de la poésie de Bashô, il fonde la revue littéraire Hototogisu et publie ses propres haïkus. La qualité et le sérieux de ses publications exercent une influence majeure sur toute la poésie japonaise du XXe siècle. En effet, dans le domaine du haïku, on distingue souvent l’époque pré-Shiki et post-Shiki, ce qui en dit long sur le renouveau qu’il a apporté à cette forme poétique.

Sur le sable du rivage
à chaque trace de pas
le printemps s’allonge

Un sachet de simples
sur mon lit de malade –
le printemps renaît

Nuit brève –
combien de jours
encore à vivre?

Solitude –
après le feu d’artifice
une étoile filante

J’ai tué une araignée –
solitude
de la nuit froide                       

La nuit est sans fin –
je pense
à ce qui viendra dans dix mille ans

Dites-leur bien
que j’étais un mangeur de kakis
aimant les haikus!

À sa mort, son ami haïkiste, Natsume Sôseki écrira :

Sur le cercueil
jeter un chrysanthème –
rien d’autre à faire

On peut lire 55 haïkus de Shiki dans le site Haiku Spirit :

Dans son poème Hommages, Tomas Tranströmer parle de certains écrivains qui l’ont sans doute marqué. Il écrit ceci :

La fenêtre ouverte s’est arrêtée ici
face aux cimes des arbres
et aux lettres d’adieu du ciel crépusculaire.

Shiki, Björling et Ungaretti
c’est écrit à la craie de la vie sur le tableau noir de la
mort.
Ce poème entièrement possible.

Je regardai en l’air lorsque les branches s’agitèrent.
Des mouettes blanches mangeaient des cerises noires.

Source : Tomas Tranströmer, Baltiques, Paris, Gallimard, 2004, p. 120.

Pour aller plus loin : William J. Higginson with Penny Harter, The Haiku Handbook. Tokyo, Kodansha International, 1985. 331 p.
Corinne Atlan et Zéno Bianu, Haïku. Anthologie du poème court japonais. Paris, Gallimard, 2002.
Source photo : Wikipédia

dimanche 16 décembre 2012

Déjà l'hiver




les grelots
du verglas dans les arbres
musique de Noël


dans Hivernité, Éditions du Glaciel, 2010, p. 8.


Photo : © Louise Vachon

dimanche 2 décembre 2012

Bashô

Bashô (1644-1694), né Kinsaku Matsuo et connu plus tard sous le nom de Munefusa Matsuo, est reconnu comme l’un des quatre grands maîtres incontestés du haïku, avec Issa, Shiki et Buson. Sans entrer dans tous les détails, on sait qu’il est issu d’une famille de guerriers gentilhommes (bushi) et qu’il s’intéresse à la poésie dès l’adolescence. Plus tard, il fondera une école de haïku, L’Ermitage au bananier, ce qui lui vaudra son surnom de Bashô (bananier). Il vivra une vie simple, entouré de ses disciples littéraires qui partagent avec lui sa passion.

Bashô est connu, à son époque, davantage comme un maître du renga ou renku, une suite de poèmes liés (haïkus, tankas) composés par plusieurs personnes, et également pour ses haïbuns, un mélange de prose et de haïkus, qu’il utilise dans ses journaux de voyage. D’ailleurs, dans le renga, le premier poème de cet enchaînement est nommé « hokku ». C’est ce premier poème qui deviendra « haïku » à l’époque Meiji et pourra être considéré comme indépendant de toute suite poétique.

Bashô est influencé par les poètes chinois de la dynastie T’ang, en particulier Tu Fu, Li Po et Po Chü-i. Bashô admire également les tankas de Saigyô (1118-1190) et les rengas de Iio Sôgi (1421-1502). Tous ces poètes ont une esthétique d’austérité. Ils écrivent souvent sur la solitude, quelquefois en y intégrant une touche d’humour et d’ironie. Quelques haïkus de Bashô :

vieil étang
une grenouille saute
le bruit de l’eau (1686)

Viens
allons voir la neige
jusqu’à nous ensevelir!

Nuit d’été –
le bruit de mes socques
fait vibrer le silence

Au fond de la jarre
sous la lune d’été
une pieuvre rêve

Ah coucou!
agrandis encore
ma solitude

Les cigales vont mourir –
mais leur cri
n’en dit rien

Dans le goût mordant du radis
je sens
le vent d’automne

Pour poursuivre la réflexion : William J. Higginson with Penny Harter, The Haiku Handbook. Tokyo, Kodansha International, 1985. 331 p.
Corinne Atlan et Zéno Bianu, Haïku. Anthologie du poème court japonais. Paris, Gallimard, 2002.
Hervé Collet et Cheng Wing Fun, Bashô, maître de haïku. Paris, Albin Michel, 2011.
Illustration tirée de : École de Basho, L’imperméable de paille du singe. Adaptation de Georges Friedenkraft et Majima Haruki. Association française de haïku, 2011.

dimanche 18 novembre 2012

Cap Tourmente



grandes migrations
on entend des coups de feu
sur les battures


tiré de Laisse de mer, Éditions du Glaciel, 2009.

vendredi 9 novembre 2012

Prison de Tranströmer

Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature 2011, a déjà été psychologue auprès de jeunes en difficulté dans les années 50. En 1959, il visite un collègue, également poète, Ake Nordin, à l’établissement de détention pour jeunes, Hällby, au sud de la Suède. Plus tard cette année-là, il envoie à son ami neuf haïkus qui traduisent la vie de ces jeunes. Ces haïkus seront présentés au public anglophone en un bref recueil agrémenté d’illustrations, en 2011. Prison (Fängelse), fait l’objet d’un chapitre dans Baltiques, les œuvres complètes de Tomas Tranströmer, parues en français en 2004. En voici quelques-uns :

Ils jouent au football
soudaine confusion – la balle
a fait le mur.

Des vies mal épelées –
la beauté subsiste sous forme
de tatouages.

Quand on reprit le fugitif
il avait les poches pleines
de chanterelles.

Le garçon boit du lait
et s’endort tranquille dans sa cellule
une mère de pierre.

Source : Tomas Tranströmer, Baltiques. Paris, Gallimard, 2004.

mercredi 31 octobre 2012

dimanche 21 octobre 2012

Issa

Kobayashi Issa (1763-1828) est considéré comme l’un des quatre grands maîtres du haïku traditionnel japonais avec Bashô, Buson et Shiki. La vie d’Issa est marquée par une suite de malheurs personnels, entre autres la mort de sa mère lorsqu’il est très jeune, et la pauvreté. Il se marie trois fois. Il a quatre enfants de sa première femme qui mourront tous en bas âge. Après le décès de sa femme, il se remarie, mais ce deuxième mariage ne dure que quelques mois. Il aura une fille avec sa troisième épouse, qu’il ne connaîtra pas puisqu’il meurt avant sa naissance.

Il a écrit environ 20 000 haïkus. Son style particulier se distingue par une tendance à l’autoportrait et, profondément humain, Issa fait intervenir ses sentiments personnels, ce qui contraste avec les règles officielles du haïku. Joie, colère, ironie, tristesse, sont exprimés souvent dans des dialogues imaginaires avec les fourmis, libellules, papillons, oiseaux, etc.

Oiseaux de passage,
ne vous querellez pas en volant
frères faits pour vous entraider.

Autour de ma cabane
les grenouilles rabâchent –
tu vieillis tu vieillis

Venez avec moi
pour jouer,
moineaux qui n’avez plus de parents.

Être là,
tout simplement,
au milieu de la neige qui tombe.

Ne possédant rien
comme mon cœur est léger
comme l’air est frais

Même mon ombre
est en pleine forme
premier matin de printemps

Seul
prenant mon repas
le vent d'automne

Papillon qui bats des ailes
je suis comme toi –
poussière d’être!

Être rien qu’en vie
à l’ombre des cerisiers
cela est miracle

On peut s’abonner au haïku du jour d’Issa sur Twitter (en anglais).

Source : Anthologie de la poésie japonaise classique, Paris, Gallimard, 1971.
Corinne Atlan et Zéno Bianu, Haïku. Anthologie du poème court japonais. Paris, Gallimard, 2002.

samedi 6 octobre 2012

Lire le haïku

marées d’automne
rejetés sur la grève
les concombres de mer

tiré de Laisse de mer, Éditions du Glaciel, 2009.

Contrairement aux formes conventionnelles de poésie, le haïku ne doit pas chercher à faire joli, à produire un effet, mais à révéler le réel tel qu’il est. Le lecteur de haïku demeure dans l’ici et maintenant, il accueille ce qu’il lit sans jugement, tout en demeurant attentif à ses perceptions sensorielles pour recréer en lui-même ce que le haïkiste a vécu. Certains y voient là des rapprochements à faire avec la méditation zen, puisque, semblable à la méditation orientale, le lecteur doit laisser tomber ses jugements, ses a priori, ses idées préconçues.

Le haïku ne renferme aucun sens caché, aucune signification symbolique. Le lecteur doit arriver à recréer en lui l’atmosphère qui a présidé chez l’auteur à la création du haïku. La lecture à haute voix est parfois une aide précieuse.

Dans le cas du haïku qui nous occupe, celui-ci a été écrit lors d’une promenade, à marée basse, en bordure de l’estuaire du Saint-Laurent. Phénomène inhabituel, la grève était jonchée de concombres de mer. Le concombre de mer (Cucumaria frondosa) est un animal qui vit sur les fonds marins, parfois jusqu’à 350 mètres de profondeur, et qu’on ne voit pas à la surface de l’eau. Pour en trouver sur le rivage, on peut soupçonner qu’il y ait eu une force peu commune pour brasser les concombres de mer au point qu’ils soient éjectés de l’eau. Après lecture, la construction mentale qui se crée chez le lecteur sera probablement en lien avec le mauvais temps associé à l’automne, la force des marées qui rejettent, détruisent, et finalement laissent présager l’hiver et ses tempêtes.

dimanche 30 septembre 2012

Hokusaï

Katsushika Hokusai (1760-1849) est un peintre, dessinateur et graveur japonais. Se surnommant lui-même « le fou de peinture » ou « le fou de dessin », Hokusai a toujours été porté par sa passion même s’il semble avoir éprouvé des difficultés à vivre de son art. On estime son oeuvre à environ 30 000 dessins, peintures et gravures. On voit parfois des estampes de Hokusai illustrer des recueils de haïkus. À sa manière, il a saisi l’instant, réel ou imaginaire, comme dans le haïku.

L’œuvre La grande vague de Kanagawa, appelée aussi Sous la vague au large de Kanawaga, est l’une des estampes illustrant les Trente-six vues du mont Fuji, qui lui valent une reconnaissance à 71 ans. On raconte que, pendant les dix dernières années de sa vie, il s’impose de réaliser un dessin par jour. Il s’éteint à l’âge de 89 ans. Ses dernières paroles : « Encore cinq ans de plus et je serais devenu un grand artiste. » Comme quoi on n’est jamais tout à fait satisfait.

À la faveur du japonisme, c’est-à-dire l’influence de l’art japonais sur les artistes occidentaux à la fin du XIXe siècle, les peintres impressionnistes tels que Gauguin, Van Gogh et Monet seront influencés par Hokusai.

Source : Shotaro Ishinomori, Hokusai. Kana, 2010.

dimanche 16 septembre 2012

Construire ou accueillir une image?

Dans le haïku contemporain, on cherche à construire une image qui frappera l’imagination du lecteur, on souhaite traduire ou même inventer l’instantané, traquer l’insolite, et désigner ainsi le moment haïku. Par exemple :

Les gens s’en vont.
Les arbres dépouillés
murmurent-ils?

Kazuko Nishimura

Le jet d’eau s’arrête,
ennuyé
par son propre jeu.

Michiko Kaï

Dans le premier haïku, on pose la question au lecteur qui n’a pas le choix de répondre oui ou non et faire le lien avec les gens qui s’en vont. On oriente le lecteur vers la réponse possible. Dans le second, on prête une intention au jeu d’eau pour créer un effet, une émotion.

Chez les auteurs de haïku ancien, on semble voir les choses différemment. On observe davantage une mise en forme toute simple des petits détails de la vie quotidienne. Ainsi :

En fondant,
la neige
ravive les pousses.

Dans l’attente du printemps,
j’aperçois déjà
des détritus sous la glace.

Le rossignol chante…
J’interromps mon travail
au-dessus de l’évier.

Chigetsu Kawaï (vers 1640-1718)

Clair de lune.
Un criquet sur la pierre
commence à chanter.

À travers la haie,
je fais admirer à mon voisin
les fleurs de pivoine.

Chiyo-ni (1703-1775)

Dans ces haïkus, la poésie découle de la lecture. L’image surgit du poème. L’auteur n’oriente que peu ou pas du tout l’interprétation qu’en fera le lecteur. Quoi qu’il arrive, le lecteur accueille l’image et demeure, jusqu’à un certain point, libre de construire sa représentation personnelle.

Référence : Haïjins japonaises, Du rouge aux lèvres. Anthologie traduite du japonais et présentée par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku. La Table Ronde, 2008. 265 p.

samedi 23 juin 2012

Projet d'été : lire de la poésie

Lire nourrit, enrichit l’écriture. On ne devrait lire que les livres qui nous obligent à les relire, disait Gabriel García-Márquez. Un projet pour l’été : écrire, mais aussi lire des haïkus, lire de la poésie.

Dany Laferrière, dans L’art presque perdu de ne rien faire, nous dit ceci :

«L’art de lire la poésie. Voilà une chose dont on ne parle presque jamais et qui devrait faire partie de notre mode de vie urbain : la lecture de la poésie. Depuis qu’on a quitté la campagne pour cette vie accélérée, la lecture de la poésie est devenue aussi essentielle que l’oxygène. Les médecins auraient dû prescrire la poésie comme traitement contre le stress. Si les poètes emblent si angoissés, c’est pour que leurs lecteurs puissent mieux respirer. D’abord un conseil : ça ne se lit pas comme un roman. Chaque poème est autonome. Prenez deux poèmes par jour : un le matin et un autre le soir. Trouvez un vers qui vous plaît et ruminez-le durant toute la journée jusqu’à ce qu’il s’incruste dans votre chair. »

Souhaitons-nous de belles lectures !

Source : Dany Laferrière , L’art presque perdu de ne rien faire. Montréal, Boréal, 2011, p. 232.

samedi 9 juin 2012

Arbres en fleurs




tombent doucement
les pétales blancs et roses
une pluie de parfums

haïku déjà publié dans la revue Gong

jeudi 31 mai 2012

Après le livre

« L’histoire de la peinture regorge de représentations de l’atelier du peintre. L’atelier de l’auteur, c’est son site Web. » François Bon, Après le livre, Éditions du Seuil, 2011, p. 213.

Pour François Bon, écrivain engagé dans l’avancée des technologies numériques, nous sommes déjà à l’époque d’après le livre. Pour lui, ce que change Internet, ce n’est pas le rapport au livre, c’est le rapport au monde. Les nouvelles technologies ont une influence sur notre manière de lire, d’écrire, d’interagir avec notre environnement. Nous sommes actuellement dans une période de transition. Le livre papier et le livre numérique coexistent, mais pas pour longtemps. Dix ans, quinze ans peut-être… « Ce qui s’amorce est tout aussi irréversible et total que les précédentes mutations de l’écrit, et des usages et formes de lecture que chacune a initiés. » (p. 270)

Cette mutation irréversible vers ce qu’on appelle la dématérialisation affecte même la trace des écrits que nous laissons. Les brouillons, les archives n’existent déjà plus en version papier. Les supports utilisés actuellement pour enregistrer ces contenus seront-ils illisibles demain ? N’ayant plus de trace manuscrite ou tapuscrite, le site Internet devient archive vivante.

Pour François Bon, le numérique favorise le regain des formes brèves dont le haïku, le fragment, mais aussi l’apparition d’autres formes dont l’existence même est tributaire de la technologie, comme le message Twitter ou le billet de blogue. Plus besoin de faire long comme Proust ou Balzac, quand les récits ou les poèmes s’inventent « selon l’ergonomie neuve de nos formes de lecture » (p. 31). L’écrivain d’aujourd’hui est un blogueur ou un édimestre. Un concepteur de contenus Web. Quand François Bon nous dit que « le centre de gravité de l’œuvre Web, c’est le Web lui-même » (p. 259), ne nous dit-il pas autrement ce que Marshall McLuhan disait en 1964 : le médium est le message ?

Après le livre est un recueil de textes de réflexion parus, depuis 2010, dans le site de l’auteur. François Bon anime plusieurs plateformes numériques, dont www.tierslivre.net et la coopérative d’édition numérique www.publie.net Il nous propose, dans ses chroniques visionnaires, un aperçu fort stimulant des mutations déjà à l’œuvre. À lire, dans l’ordre ou le désordre.

mercredi 16 mai 2012

Matin de mai





matin de mai
un lièvre sur la plage
écoute la mer

dans Laisse de mer, Éditions du Glaciel, 2009.
                                                 Photo : Roger Joannette

vendredi 11 mai 2012

Haïku - Cet autre monde

Richard Wright (1908-1960), journaliste et écrivain, est est le premier écrivain afro-étatsunien à avoir écrit un roman à succès. Petit-fils d’esclave, Richard Nathaniel Wright voit le jour à Natchez, au Mississipi. Ségrégation raciale, enfance difficile, pauvreté, petits boulots, puis journalisme. Il publie en 1938 un recueil de nouvelles, Uncle Tom’s Children (Les enfants de l’oncle Tom), puis en 1940, Native Son (Un enfant du pays), son roman le plus connu. C’est un succès fulgurant : en trois semaines, 215 000 exemplaires sont vendus et l’ouvrage intègre la sélection du Book of the Month Club. En 1945, il publie Black Boy (Black Boy : jeunesse noire) qui raconte son enfance. D’autres romans et récits suivront. En 1946, pour échapper aux poursuites du gouvernement contre les communistes au moment du maccarthysme, il se réfugie en France avec sa famille. En 1947, il prend la nationalité française et s’engage, par la suite, dans la lutte pour l’indépendance des colonies françaises. Il meurt d’une crise cardiaque en 1960, à Paris, à l’âge de 52 ans.

Richard Wright découvre le haïku durant la dernière année de sa vie, en 1959, en lisant les quatre tomes de R. H. Blyth, Haïku. C’est le coup de foudre. Il écrit tous les jours et produit 4000 haïkus qu’il conserve dans un cahier qu’il garde sur lui. Ses thèmes de prédilection : son enfance difficile, la condition des Noirs, l’agonie, la mort, la nostalgie. Il en sélectionne 817 qu’il envoie à son éditeur. Ils sont refusés. Il faudra attendre 1998 pour qu’ils soient publiés en anglais.

Des noirs aux gros balais
Nettoient les rues enneigées,
Absorbés par les flocons.

La lame d’un couteau
Sanglant, léchée par un chat;
On tue le cochon.

Dans la cuisine
Une plume entraîne son ombre
Sur le riz qui bout.

Revenant des bois,
Le taureau a du lilas
Qui pend à une corne.

Juste assez de neige
Pour que l’on prête attention
Aux rues familières.

Mes hôtes partis,
L’âtre est plein de cendres blanches –
Quelle solitude.

Sur mon pantalon
Encor quelques poils du chat
Mort depuis longtemps.

Quelle solitude…
La neige a réduit le monde
À la taille de ma cour.

Référence : Wright, Richard. Haïku, cet autre monde. Paris, La Table ronde, 2009. Traduction et postface de Patrick Blanche.

samedi 5 mai 2012

Haïku prémonitoire?



dans la rue
devant les forces antiémeutes
les manifestants


Tiré de Fil de presse, Éditions du Glaciel, 2008.

Un haïku écrit il y a quelques années, toujours d’actualité.

mercredi 25 avril 2012

Les mots d'Eugène Guillevic

« les mots, les mots
ne se laissent pas faire
et toute langue est étrangère »

Guillevic, L’art poétique

Un autre poète français qui s’est laissé séduire par le haïku : Eugène Guillevic (1907-1997). Sa poésie est proche de la nature. Elle tient souvent de la réflexion philosophique et se caractérise par sa concision. Son style est, en général, laconique, simple, épuré. La métaphore n’est pas, pour lui, l’essence du poème. La porte est grande ouverte pour le haïku, pourrait-on croire. Et pourtant, la métaphore est parfois bien présente :

Le jeu du soleil
Sur le tronc du chêne,
Le temps d’un bonheur.

Si un jour tu vois
Qu'une pierre te sourit,
Iras-tu le dire ?

J'ai réussi à mettre
un peu d'ordre en moi-même,
je commence à me plaire…

Je suis allé trop loin
Avec mon souci d'ordre.
Rien ne peut plus entrer.

Au moins, tu sais, toi
Océan, qu'il est inutile
De rêver ta fin

Sur chaque chose
En pleine lumière
Le goût du secret

Source : Terebess Asia Online pour lire d’autres poèmes de Guillevic.

Merci!
Ce blogue a franchi le cap des 4400 visites depuis sa mise en ligne, en novembre 2010.

dimanche 8 avril 2012

Matin de Pâques



récolte de myes
dans la richesse des vases
matin de Pâques


tiré de Laisse de mer, Éditions du Glaciel, 2009.

samedi 31 mars 2012

Le bonheur créatif

Jiddu Krishnamurti (1895-1986), philosophe indien, développe dans ses ouvrages l’idée générale qu’une transformation de l’être humain ne peut se faire qu’en se libérant de toute autorité, de toute idéologie. Voici quelques idées sur ce qu’il appelle le «bonheur créatif» :

«Un métier n’est qu’une partie de la vie, mais il existe aussi d’autres parties qui sont cachées et mystérieuses. Privilégier une partie et nier ou négliger le reste ne peut que conduire à une activité bancale et morcelée. Et c’est précisément ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, avec ses conflits sans cesse plus grands, sa confusion et sa misère. Il y a, bien entendu, quelques exceptions, les créateurs, les heureux, ceux qui sont en contact avec quelque chose qui n’a pas été fait par l’homme et qui ne sont pas dépendants des choses de l’esprit.

Vous et moi avons intrinsèquement la capacité d’être heureux, d’être créatif, d’être en contact avec quelque chose qui est au-delà des griffes du temps. Le bonheur créatif n’est pas un cadeau réservé à quelques-uns, mais pourquoi la majorité des gens ne connaît-elle pas ce bonheur? (…) Le bonheur créatif n’a aucune valeur marchande, il n’est pas possible de le vendre au plus offrant, mais c’est bien quelque chose qui peut se partager entre tous.»

C’est le bonheur que je nous souhaite.

Source : Krishnamurti, Commentaires sur la vie, tome 2. Paris, Buchet /Chastel, 1973, pp. 8-10

vendredi 23 mars 2012

Printemps


matin de printemps
un rideau de neige tombe
en forme d'oies blanches

Hivernité, Éditions du Glaciel, 2010.


Photo : Roger Joannette, Parc du Bic, mars 2012

mercredi 14 mars 2012

Haïkus d'autrefois : Paul Éluard


Illustration : Fernand Léger, 1953

1942. Seconde Guerre mondiale. La France est occupée. Les résistants sont actifs. Parmi ceux-ci, Paul Éluard, qui écrit un magnifique poème, Liberté, destiné à redonner espoir aux Français. Ce tract sera parachuté à des milliers d’exemplaires par des avions britanniques sur le sol français et aura un immense retentissement.

Sait-on que Paul Éluard (1895-1952), né Eugène Grindel, a déjà publié des haïkus ? Associé, dès 1918, au mouvement dada et au surréalisme, son recueil, Pour vivre ici, onze haïkaï, est publié en 1920 par la NRF. René Maublanc dans la revue Le Pampre (1923), dira de ses haïkus qu’ils sont mystérieux et hermétiques. En voici quelques-uns :

À moitié petite,
La petite
Montée sur un banc.

Le vent
Hésitant
Roule une cigarette d’air.

Palissade peinte
Les arbres verts sont tout roses
Voilà ma saison.

Roues des routes,
Roues fil à fil déliées,
Usées.

Une plume donne au chapeau
Un air de légèreté
La cheminée fume.

vendredi 9 mars 2012

Haïku d'hiver


le vent dans les arbres
le jeu des ombres
sur la neige

Hivernité, Éditions du Glaciel, 2010.


(photo : Roger Joannette)

samedi 3 mars 2012

Bibliothérapie

Bibliothérapie. Lire, c’est guérir. C’est le beau titre de l’essai de Marc-Alain Ouaknin. La bibliothérapie, c’est la thérapie par les livres. Que se passe-t-il lorsque le livre a rendez-vous avec son lecteur ? Selon Ouaknin, la bibliothérapie est un ensemble de lectures sélectionnées pour leur potentiel thérapeutique. On peut ainsi résoudre des problèmes personnels par l’intermédiaire de lectures dirigées. Que se passe-t-il lorsque nous lisons ? Lorsque nous interprétons un texte, un récit ?

«La bibliothérapie est fondée sur une pratique de la lecture qui permet à l’homme d’aller au plus profond de lui-même et de s’inventer à chaque fois de manière différente.» Citant Paul Ricoeur : «Comprendre un texte, c’est se comprendre. Se comprendre, c’est se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’un soi, autre que le moi qui vient à la lecture.» p. 251

La lecture est, comme on le sait, la rencontre de l’auteur et du lecteur, deux subjectivités qui s’enrichissent mutuellement. La lecture devient une activité créatrice de sens par laquelle l’être humain se réalise et, symboliquement, écrit son propre livre, lui qui est appelé à remplir sa particularité, son unicité, sa mission dans le monde.

Pourrait-on parler de haïku-thérapie ? Probablement. On observe quelques tentatives dans le monde francophone. En anglais, on trouve déjà des sites Internet de haiku therapy et de poetry therapy, notamment.

Source : Ouaknin, Jean-Alain. Bibliothérapie. Lire, c’est guérir. Paris, Seuil, 1994. Collection Points Sagesses, numéro 239

vendredi 24 février 2012

Dany Laferrière, un lecteur de Bashô

Dans L’art presque perdu de ne rien faire, on peut lire de belles pages sur Bashô (1644-1694), l’un des premiers poètes que lit l’amateur de haïkus. Bashô qui a été un fervent, bien avant Kerouac, du voyage poétique. Contrairement aux adeptes du road trip, qui se déplacent en automobile, Bashô voyage à pied, ce qui s’apparente davantage au pèlerinage traditionnel.

« Bashô n’est pas un survolté comme ces poètes de la beat generation. Aucune précipitation. On s’arrête souvent en chemin.  (…) Pour Bashô, il faut ralentir le rythme sans baisser l’intensité. Mais il sait reconnaître la gravité en observant la vie qui se déroule dans un univers si minuscule qu’il intéresse peu de gens.


Rien ne dit
                           Dans le chant de la cigale
                           Qu’elle est près de sa fin.

Il ne se contente pas d’observer la cigale, il s’efforce de comprendre ce qu’elle ressent à ce moment ultime, et parvient même à nous faire ressentir son courage. Ce n’est pas étonnant qu’une telle sensibilité ait pu franchir avec cette grâce les siècles pour atterrir dans notre époque et les espaces et se retrouver dans ma salle de bains. Rien ne peut arrêter un poète dans sa course. »

Source : Dany Laferrière, L’art presque perdu de ne rien faire. Montréal, Boréal, 2011.


vendredi 17 février 2012

Haïku d'hiver




sous la glace
les fleurs gelées
patiner sur l’été

Hivernité, Éditions du Glaciel, 2010.


(Photo: Roger Joannette)

vendredi 10 février 2012

Poésie brève : le cinquain

Le cinquain est un poème de 22 syllabes réparties sur cinq lignes. Cette forme de poésie brève est quelque peu semblable au haïku puisque le cinquain n’est pas rimé et que l’on se base sur le nombre de syllabes, parfois de mots, pour déterminer la longueur du poème : 2-4-6-8-2 syllabes, ou encore 1-2-3-4-1 mots. Tout comme le haïku, le cinquain met en valeur des éléments concrets. Au contraire du haïku ou du tanka, cependant, il ne comporte pas de césure et le genre autorise des vers plus liés.

C’est la poétesse Adelaide Crapsey (États-Unis, 1878-1914) qui, inspirée par la lecture de haïkus et de tankas, au début du XXe siècle, a développé cette forme américaine de poésie brève. Décédée à 36 ans, Adelaide Crapsey n’a pu, toutefois, explorer ce genre plus en profondeur et ses poèmes ont été publiés à titre posthume.

Voici un cinquain d’Adelaide Crapsey, intitulé « Triad » :
  
These be
Three silent things:
The falling snow... the hour
Before the dawn... the mouth of one
Just dead.


Lisez ici d’autres cinquains d’Adelaide Crapsey.
La pratique du cinquain demeure marginale dans la poésie contemporaine et surtout concentrée, semble-t-il, aux États-Unis. Il s’agit donc d’une forme qui demeure ouverte à l’exploration.

En français, on retrouve le quintil, entre autres chez plusieurs poètes, tels Joachim du Bellay, Victor Hugo et Guillaume Apollinaire, mais, en raison de l’époque et des sujets traités, le quintil est quelque peu différent du cinquain tel qu’élaboré par Adelaide Crapsey.

mercredi 1 février 2012

L'art presque perdu de ne rien faire

Dany Laferrière, dans son tout dernier livre, L’art presque perdu de ne rien faire, nous invite à voir le monde à sa façon. Sous forme de chroniques, l’écrivain met en scène un art de vivre bien particulier qui souhaite capturer l’instant. Incidemment, en lisant certains passages, je voyais des haïkus répondre à ses affirmations. Voyons plutôt :

La fourmi n’est pas à moi

«Si je renversais la situation en me laissant posséder au lieu de chercher à posséder ? (…) Un temps pour apprécier cette nouvelle situation avant de commencer à énumérer, avec un étonnante jubilation, tout ce à quoi j’appartiens : le ciel ne m’appartient pas, j’appartiens au ciel ; la lune ne m’appartient pas, j’appartiens à la lune ; les étoiles ne m’appartiennent pas, j’appartiens aux étoiles ; la rivière ne m’appartient pas, j’appartiens à la rivière ; la fourmi ne m’appartient pas, j’appartiens à la fourmi ; l’arbre ne m’appartient pas, j’appartiens à l’arbre ; l’enfance ne m’appartient pas, j’appartiens à l’enfance ; la mort ne m’appartient pas, j’appartiens à la mort. Je vais partout libre puisque je ne possède plus rien.» (p. 94)

Ne pense-t-on pas au poète Issa qui affirme :

Ne possédant rien
comme mon cœur est léger
comme l’air est frais

Ou encore ceci :

«… le plus beau voyage dans le temps que je connaisse, c’est celui que procure la lecture. On vous croit dans cette pièce alors que vous vagabondez dans d’autres siècles. Et cela sans faire le moindre bruit.» (p. 97)

Tiens, une association d’idées  – coïncidence ! – avec l’un de mes haïkus publiés dans Gong 34 :

ouvrir un livre
et voyager sans bagage
dehors la pluie

Enfin, un autre passage :

 «Ce serait difficile d’implanter une dictature dans une société où le froid atteint parfois -40 degrés avec le facteur vent. La glace nous emprisonne dans notre individualité au point d’éteindre en nous tout rêve collectif. Alors que la dictature a besoin de foules spontanées (en chômage) et bigarrées (légèrement vêtues), disponibles à toute heure, pour envahir les rues au péril de leur vie.» (p. 181)

Ne voit-on pas, encore une fois, Issa célébrer l’hiver, à travers une sereine solitude ?

Être là,
tout simplement,
au milieu de la neige qui tombe